La question que l'on me pose le plus souvent quand j'accompagne des créateurs de SASU, ce n'est pas « comment on fait », c'est « est-ce que ça vaut vraiment le coup ». Et la réponse honnête, c'est : ça dépend de ce que vous mettez derrière. Une augmentation de capital en SASU, mal faite, coûte du temps et de l'argent pour rien. Bien faite, elle débloque des choses très concrètes : une banque qui accepte enfin de vous parler, un marché public accessible, un associé qui entre proprement sans que vous perdiez la main.
Je vais vous montrer la mécanique complète, les coûts réels que personne ne chiffre, les pièges sur lesquels j'ai vu des gens se planter, et le cas particulier de la SASU unipersonnelle — parce que décider seul, ce n'est pas la même histoire que délibérer à plusieurs.
Points clés à retenir
- Dans une SASU, l'associé unique décide seul : pas d'assemblée, mais un procès-verbal qui doit être irréprochable.
- Le coût réel d'une augmentation en numéraire tourne autour de 200 à 400 € tout compris (annonce légale + greffe), hors honoraires si vous déléguez.
- Les droits d'enregistrement ne s'appliquent plus aux apports en numéraire depuis longtemps — mais ils restent dus sur l'apport en nature et le capital social augmenté.
- Un apport en nature au-delà de 30 000 € impose en principe un commissaire aux apports.
- Compter 2 à 4 semaines entre la décision et l'inscription au RCS, souvent plus en pratique.
- Faire entrer un tiers dans une SASU, c'est changer de forme sociale : vous basculez en SAS.
Pourquoi augmenter le capital de sa SASU (et pourquoi parfois il ne faut pas)
Le capital social n'est pas un concours de beauté. Personne ne vous demandera un jour de prouver que vous avez 50 000 € au lieu de 1 000 €. Et pourtant, dans certaines situations, la différence change tout.
Il y a d'abord la crédibilité bancaire. J'ai vu un dossier de prêt refusé non pas à cause du business plan, mais parce que la SASU affichait un capital de 500 €. Le banquier, en face, n'a pas dit « ce n'est pas assez ». Il a dit « on manque de fonds propres pour se positionner ». Même chose côté clients grands comptes, qui filtrent parfois sur ce critère sans jamais l'écrire noir sur blanc.
Les vrais motifs, classés par fréquence
- Renforcer les fonds propres pour absorber une perte ou financer un investissement sans passer par la dette.
- Débloquer un financement bancaire ou une garantie publique qui exige un ratio de solvabilité minimal.
- Convertir un compte courant d'associé en capital — souvent la raison la plus rationnelle, j'y reviens.
- Faire entrer un investisseur ou un partenaire.
- Répondre à une clause d'un appel d'offres public.
Et maintenant, la mauvaise nouvelle : augmenter le capital a un coût d'opportunité. Tout euro que vous mettez dedans est bloqué (dans les faits, les sommes apportées sont verrouillées à la société, vous ne pouvez plus les retirer comme vous voulez). Si votre besoin est de la trésorerie pour tourner ce mois-ci, une augmentation de capital n'est probablement pas la bonne réponse. Un apport en compte courant, remboursable, le sera davantage.
Comment procède-t-on, concrètement ?
Le parcours est le même quelle que soit la technique retenue, à un détail près : d'abord la décision, ensuite la formalité. Rien ne bouge tant que le PV n'est pas signé.
Le PV de l'associé unique : le document que tout le monde bâcle
Dans une SASU, il n'y a pas d'assemblée générale. Il y a une personne, qui prend une décision, et qui la signe. Ce document s'appelle un procès-verbal de décisions de l'associé unique. Il doit mentionner : la date, l'identité de l'associé, la décision d'augmenter le capital, le montant de l'augmentation, le nombre de titres créés, la nouvelle répartition, et la modification corrélative des statuts.
J'insiste sur un point qui paraît bête : beaucoup de créateurs téléchargent un modèle de PV « augmentation de capital en numéraire SASU » et oublient de supprimer les mentions d'assemblée. « L'assemblée générale réunie à l'issue… » alors qu'il n'y a qu'une personne dans la salle. Sur ce type d'incohérence, un greffe tatillon peut renvoyer le dossier. Je l'ai vu arriver une fois sur un dossier client ; on a perdu dix jours pour une phrase mal nettoyée.
Les étapes, dans l'ordre
- Décision de l'associé unique et signature du PV.
- Modification des statuts : soit par PV modificatif, soit par statuts entièrement réécrits (je préfère la seconde option, plus lisible dans trois ans).
- Libération des fonds : la somme doit être effectivement versée sur le compte de la société. Pour un apport en numéraire, il faut une preuve — relevé bancaire, attestation du dépositaire.
- Annonce légale dans un support habilité du département du siège social.
- Dépôt du dossier modificatif via le guichet unique de l'INPI, qui transmet au greffe.
- Mise à jour du RCS et de vos mentions légales (site, factures, devis).
Délai réaliste entre le premier et le dernier point : deux à quatre semaines si tout est propre. Comptez quatre à six si un document revient de travers.
Les types d'augmentation, avec les coûts réels
C'est ici que les articles génériques vous laissent tomber. Voici ce que ça coûte vraiment, en ordre de grandeur, pour une SASU classique.
| Méthode | Coût estimé (tout compris) | Quand l'utiliser |
|---|---|---|
| Apport en numéraire | 200 à 400 € | Vous avez des liquidités à immobiliser |
| Compensation de compte courant | 200 à 350 € | La société vous doit de l'argent ; le plus économique |
| Apport en nature | 350 à 1 500 € + commissaire aux apports si > 30 000 € | Vous apportez du matériel, un brevet, un fonds |
| Incorporation de réserves | 200 à 400 € | La société est bénéficiaire et capitalise ses résultats |
Les droits d'enregistrement méritent qu'on s'y arrête, parce que c'est là que les gens se trompent. Sur un apport en numéraire pur : rien à payer, l'opération est exonérée. Sur l'augmentation du capital par apport en nature en revanche, un droit de 5 % s'applique en principe sur le montant de l'apport, sauf engagements particuliers. C'est un poste qui peut vite dépasser les frais de greffe eux-mêmes.
Apport en nature : le seuil des 30 000 €
En dessous de 30 000 € d'apport, l'associé unique est en principe dispensé de commissaire aux apports s'il évalue lui-même le bien et l'indique dans le PV. Au-delà, la nomination d'un commissaire aux apports devient la règle. Son intervention est une sécurité : il fixe une valeur opposable, ce qui protège votre responsabilité personnelle si, plus tard, quelqu'un conteste l'évaluation.
J'ai accompagné un dossier où le gérant voulait apporter son ordinateur et une voiture pour 22 000 €. On est restés sous le seuil, évaluation décrite dans le PV, aucun commissaire. Ça a tenu. Sur un autre, un apport de matériel médical estimé à 45 000 € : commissaire obligatoire, facture d'honoraires autour de 900 €, mais zéro discussion possible ensuite. Le rapport coût/sécurité penche clairement du côté du commissaire quand le montant grimpe.
La compensation de créance : le tour de passe-passe propre
Vous avez avancé de l'argent à votre SASU depuis deux ans. La société vous doit 15 000 €. Plutôt que d'attendre un remboursement hypothétique, vous transformez cette dette en capital : la société éteint sa dette, vous détenez plus de titres.
C'est dans mon expérience la méthode la plus élégante. Elle ne demande aucune sortie de trésorerie, elle assainit le bilan, et elle ne coûte quasi rien en formalités. Deux conditions : le compte courant doit être réellement inscrit en comptabilité, et le montant avancé doit être justifié (relevés bancaires, écritures). Un compte courant non documenté, c'est la porte ouverte au redressement.
Les questions qu'on me pose tout le temps
Peut-on augmenter le capital d'une SAS sans commissaire aux comptes ?
Oui, dans la très grande majorité des cas. Le commissaire aux comptes n'est obligatoire pour une SAS que si elle dépasse certains seuils (bilan, chiffre d'affaires, effectif) sur deux exercices consécutifs. En dessous, il n'y a pas de commissaire aux comptes, et l'augmentation de capital se fait sans lui. Le seul intervenant qui peut être requis, c'est le commissaire aux apports, et uniquement dans les cas d'apport en nature qui le justifient.
Que se passe-t-il si je veux faire entrer quelqu'un dans ma SASU ?
Une SASU, par définition, n'a qu'un seul associé. Dès qu'un deuxième entre au capital, vous n'êtes plus dans une SASU : vous devenez une SAS pluripersonnelle. Ce n'est pas un détail cosmétique. Cela déclenche une formalité modificative complète, la rédaction possible d'un pacte d'associés, et éventuellement un réexamen du régime social du président (qui reste assimilé salarié dans la plupart des configurations, mais mérite une vérification au cas par cas). Si vous prévoyez d'ouvrir le capital un jour, posez-vous la question maintenant : partir directement en SAS avec les statuts adaptés vous fera gagner une opération plus tard.
À quoi ressemble une augmentation, chiffres à l'appui ?
Prenons une SASU au capital de 1 000 € (100 actions de 10 €), détenue à 100 % par Marc. Marc veut rassurer sa banque pour un prêt de 40 000 €. Il décide d'augmenter le capital de 10 000 € par apport en numéraire.
- Il signe un PV d'associé unique en date du 3 mars.
- Il vire 10 000 € sur le compte pro le 5 mars, conserve l'attestation bancaire.
- Il publie une annonce légale : ~150 €.
- Nouveau capital : 11 000 €, soit 1 100 actions de 10 €. Marc reste à 100 %.
- Dépôt du dossier modificatif à l'INPI : frais de greffe autour de 200 €.
- Inscription au RCS le 27 mars. Trois semaines et demie au total.
Budget réel de l'opération : environ 350 €. Aucun droit d'enregistrement (numéraire). Sa banque a validé le prêt la semaine suivante — sans que je puisse prouver que c'est la seule cause, mais le dossier a clairement changé de stature.
Les pièges qui coûtent cher
Le premier, c'est de libérer les fonds en retard. Sur un apport en numéraire, les sommes doivent être effectivement versées. Si vous signez le PV en annonçant 10 000 € et que l'argent n'arrive que deux mois plus tard, la chronologie du dossier devient incohérente. Le greffe peut refuser, et un contrôle ultérieur peut y voir une irrégularité.
Le deuxième, c'est l'évaluation fantaisiste d'un apport en nature. Surestimer volontairement la valeur d'un bien pour gonfler le capital, c'est ce qu'on appelle une surévaluation. Elle expose l'apporteur à une responsabilité personnelle pendant plusieurs années. Le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Le troisième, et c'est celui que je vois le plus : oublier de mettre à jour les mentions légales. Nouveau capital oblige à corriger le site, les factures, les devis, la signature d'email. Ça n'a rien de juridiquement dramatique en soi, mais c'est le genre de détail qui fait tiquer un auditeur ou un client attentif.
Et le quatrième, plus insidieux : croire qu'une augmentation de capital efface un problème de trésorerie. Elle n'efface rien. Elle convertit des liquidités en fonds propres, ce qui est parfois exactement ce qu'il faut, et parfois exactement le contraire.
Ce que personne ne vous dira
Une augmentation de capital en SASU n'est jamais un acte anodin, mais elle est rarement aussi lourde que les cabinets la présentent. Dans la plupart des cas que j'ai traités, la décision se prend en une soirée, les documents se signent en une semaine, et le dossier passe sans encombre. Le vrai sujet n'est pas la procédure. C'est pourquoi vous le faites.
Si c'est pour rassurer un banquier ou répondre à un appel d'offres, l'opération est souvent rentable au premier contrat signé. Si c'est pour « faire sérieux » sans projet derrière, vous aurez immobilisé de l'argent dont vous aurez besoin ailleurs. Le capital social, au fond, n'est qu'un signal. Encore faut-il savoir à qui vous l'envoyez, et ce que vous attendez en retour.